“Yeezus” fête ses 10 ans : le dernier grand album de Kanye West ?

Malgré les polémiques à répétition, sa santé mentale vacillante ou sa vie privée exposée dans tous les médias possibles et imaginables, Kanye West fait partie des artistes les plus importants de son époque. Son avènement au sein de la scène rap américaine a fini par bouleverser les codes du genre, tant dans la manière d’aborder l’art que dans les sonorités qui en résultent. L’un des meilleurs exemples n’est autre que le sixième album de sa carrière, “Yeezus”, paru le 18 juin 2013. Dix ans plus tard, le moment est venu de regarder dans le rétroviseur pour se rendre compte de l’importance capitale de ce projet dans la discographie de Ye.

Car à ce moment-là, Kanye West est déjà un monstre sacré du rap américain. Que ce soit en tant que rappeur, chanteur et même producteur, il est l’élu de sa génération. Avec sa trilogie “The College Dropout” – “Late Registration” – “Graduation”, il a démontré l’étendue de son immense talent, son sens du tube et s’est imposé comme un artiste incontournable à l’échelle mondiale. Mais les deux qui ont suivi, le déchirant auto-tuné “808s and Heartbreak” en 2008 – écrit après le décès de sa mère – et le blockbuster sonore “My Beautiful Dark Twisted Fantasy”, qui compte chacun parmi ce que le rap américain nous a offert de meilleur depuis son existence, l’ont encore fait passer dans une dimension supérieure. Le succès est tel que Kanye doit prendre une pause, après un énième prime avec JAY-Z le temps d’un “Watch The Trone” (2011) d’anthologie.

French touch

Pour préparer au mieux son retour, Yeezy met les petits plats dans les grands. Il multiplie les séances studio pendant de longs mois, notamment du côté de Paris, où il s’entoure d’artistes qui ne viennent pas forcément du monde du hip-hop et/ou du R&B. Ainsi, les Français de Daft Punk (déjà présents pour le carton “Stronger”), le dark prince tricolore Gesaffelstein, le frenchie Brodinsky ou encore l’expérimentale Arca figurent tous sur ce disque dément et presque déconnecté de la réalité. Il décrit d’ailleurs lui-même le nom du projet comme étant « son nom de Dieu ». Le ton est donné. Mais pour faire le pont entre l’aspect électronique que souhaite donner Kanye West à son album et le rap, école d’où il est originaire, il fait appel aux références que sont Mike Dean, Rick Rubin, RZA (leader du mythique Wu-Tang Clan) ou encore No I.D., pour ne citer qu’eux parmi une armée d’invités, qui avaient déjà bossé sur ses précédents opus. Et il en résulte “Yeezus”, un effort fondamental des années 2010 qui forge encore un peu plus la légende de son interprète.

Le son est métallique, dès la première piste “On Sight”. La direction artistique radicale et il n’y a quasiment aucun compromis. L’ambiance presque étouffante fait ressortir la vision de Kanye West. Trop pour certains fans historiques, perdus en cours de chemin. “Yeezus” se vend à 327.000 exemplaires la première semaine aux États-Unis. C’est alors le plus mauvais démarrage de sa carrière. La faute à un leak, survenu quatre jours plus tôt, mais aussi à l’absence totale de promotion, en plus de ce parti pris musical. Il faut dire que la tâche de succéder à “My Beautiful Dark Twisted Fantasy” était pour le moins périlleuse. Elle est cependant réussie, en seulement dix titres et quarante minutes d’écoute.

Une influence capitale

Car au delà des sonorités électroniques, Kanye pioche dans la folie du punk pour ramener de la noirceur et de l’épaisseur à son oeuvre (“I Am a God”, “New Slaves”, “Hold My Liquor”). Le résultat est sombre et extrême, avec quelques rares notes optimistes (“Blood On The Leaves”). D’autant plus que, au delà des succès qu’ont pu être les titres “Bound 2”, plus traditionnel, ou “Black Skinhead”, plus excessif, c’est l’influence colossale du disque qui reste en tête. On peut par exemple citer l’importance de ce dernier morceau cité dans la composition de la chanson “Megatron” de Laylow. Jusqu’à présent, le rappeur était en avance sur son époque. Il est maintenant dans le futur.

Trop, encore une fois. La démesure embrasse pleinement sa façon de créer. Car après “Yeezus”, aucun projet ne va atteindre ce niveau d’impact. “The Life of Pablo”, bien que génial, demeure un immense foutoir et s’avère être le début d’une triste période. Si la volonté de modifier en permanence un album déjà disponible au fil des semaines est novatrice sur le papier, elle le dessert totalement dans les charts. Ses cinq projets de 2018 – “Ye” en solo, “Kids See Ghosts” avec Kid Cudi, “Daytona” de Pusha T, “Nasir” de Nas et “K.T.S.E.” de Teyana Taylor – marquent un essoufflement notable en raison des formats souvent très courts et de fulgurances devenues beaucoup plus rares. Ses positionnements publics, notamment politiques, ne jouent pas non plus en sa faveur. Le constat est le même avec les efforts qui suivent, “Jesus is King”, “Donda” et “Donda 2”. Bien que toujours très intéressante à analyser, la musique de Kanye a perdu une partie de sa magie, de sa créativité, tout en conservant sa folie aussi caractéristique que destructrice. La dimension avant-gardiste se fait de moins en moins sentir. De là à affirmer que “Yeezus” est le dernier grand album de Kanye West, il n’y a qu’un pas qu’il n’est plus aussi insensé de franchir.

Guillaume NARDUZZI

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